La route des anges
"Ce qu'il faut à l'écrivain, comme au peintre, au musicien, c'est l'infini de la vie et l'errance..."
Fernand Ouellette
Les travaux n'en finissaient plus. Je n'arrivais plus d'arriver dans ma nouvelle maison. Il y avait toujours quelque chose à corriger, à faire, à revisiter. J'étais épuisée, l'hiver s'en venait à pas de géant et je tournais en rond. Je pataugeais dans la choucroute, je faisais du surplace, je m'étourdissais pour ne pas être obligée de regarder la vérité en pleine face. J'avais déménagé à la campagne pour écrire, j'y étais, mais je n'avais pas écrit une seule ligne depuis mon arrivée. Même pas un mot. Tout à coup, je ne ressentais plus le besoin vital de coucher mon âme sur une page blanche. En fait, je ne ressentais plus rien du tout, sauf de la fatigue. Une immense fatigue que ni le sommeil, ni l'air pur de la campagne, ni l'absence d'échéances n'arrivait à faire disparaître. Une fatigue dans laquelle je m'enlisais de plus en plus profondément
- Wow! C'est plus grand que je pensais! s'exclame Léopold à peine extirpé de sa voiture.
Je souris, mais il voit tout de suite que sa remarque a touché un point sensible.
- Anne... Ce n'est pas un reproche. Je suis juste surpris. C'est tout.
Je bats l'air de ma main, pour signifier que tout est correct, mais dans le fond, je ne veux pas ouvrir la bouche, car j'ai peur de commencer à pleurer et ne plus m'arrêter. Léo me suit à l'intérieur.
- Je n'en reviens pas, continue Léo, qui ne sait plus où donner des yeux. Je ne t'imaginais pas dans une maison aussi...
Il s'arrête et me regarde étrangement.
- Cette maison... c'est toi... mais pas toi.
Évidemment, il a trouvé. Alors, je pleure.
Léopold est sûrement le premier ange que la vie a placé sur ma route. Du moins, celui que j'ai su reconnaître.
Le problème avec les anges est qu'ils ne sont pas faciles à reconnaître. Ils n'ont pas deux grandes ailes flanquées dans le dos et un sourire à la Joconde. Ce serait trop facile. Non. Ils ressemblent à s'y méprendre à votre entourage habituel: patron, amoureux, collègue de travail... Pas facile donc de repérer les anges. Et puis, même quand on en voit, il y a un autre facteur qui entre en jeu. Il arrive qu'on leur préfère le petit diable qui traîne dans le coin.
Après avoir hoqueté, pleuré et reniflé comme une Madeleine dans les bras de Léo, je me calme enfin.
- L'œuvre de ma vie, dis-je, avec un geste large qui englobe la maison, les champs autour et la forêt qui les borde. Je voulais construire la maison de mes rêves... Une maison à mon image.
- C'est toi... mais en mille morceaux, ajoute Léo avant d'éclater de rire.
Je ne comprends pas, ce qui me donne une furieuse envie de le frapper, mais, comme toujours, je choisis la parole aux coups.
- Comment en mille morceaux?
Il prend le temps de réfléchir avant de répondre.
- Quand je regarde ta maison, je te vois dans tous les détails... matériaux, couleurs, chaleur... Tu es là, présente, à chaque détour, mais tout est trop... Trop.
Je fronce les sourcils.
- Trop? Comment trop? Il n'y a rien d'ostentatoire dans cette maison. Les lignes sont pures, la décoration sobre, zen même...
Léo a le visage chiffonné d'un nouveau-né qui essaie de décoder le pourquoi de ses dix doigts.
- Imagine qu'on filme une poupée qui explose... puis on fait un arrêt sur image, un dixième de seconde après l'explosion, comme les morceaux se séparent, alors qu'on voit encore la forme originale de la poupée... mais en plus grand, parce que les morceaux ne sont plus cimentés...
Je gigote sur le fauteuil où on a pris place. Je n'aime pas son histoire.
- Ta maison te ressemble Anne... Elle est comme tu étais au moment où tu l'as conçue... En train d'exploser. C'est pour ça qu'elle est... trop.
Je ne dis rien. Je ne bouge plus. Je ne fais que fixer Léo.
- Quoi?
C'est comme si un puissant projecteur venait d'éclairer ma vie, et tout ce que j'étais capable de faire, c'était en regarder les morceaux en suspend dans l'air autour de moi.
- Anne?
Un mot me revient. Celui qui avait jailli dans ma tête au moment où je mettais les pieds sur ce terrain pour la première fois. Je murmure:
- Guérison...
- Anne, tu m'inquiètes...
Je me secoue.
- Non, non, ça va.
Je le regarde tendrement et un sourire se dessine sur mon visage.
- Merci, tu es un ange.
Léo avait bien rempli sa mission comme toujours, et je me retrouvais avec un autre projet de construction sur les bras. Ou plutôt de reconstruction. Je devais refaire le casse-tête de ma vie, qui avait volé en éclats. Si je me sentais en dehors de mon corps, si je n'arrivais pas à poser ma plume sur du papier le temps d'écrire même un seul mot, c'est que mon âme était éparpillée aux quatre vents. Le casse-tête avait explosé, ses morceaux s'étaient répandus partout et, par surcroît, je ne trouvais plus le couvercle de la boîte où se trouvait le modèle à reproduire. D'ailleurs... L'avais-je déjà eu entre les mains?
- Tu es certaine? Je pourrais téléphoner à Nico et l'avertir que je vais passer la nuit ici.
- Non, non... Je n'ai pas besoin d'un gardien. Ça va aller.
Léo est parti rassuré de la maison. Je n'allais pas me précipiter dans le lac en contrebas et me laisser couler à pic. J'allais survivre aux quinze dernières années de ma vie.
Il est dix-neuf heures. Je rentre d'une longue marche sur la route de terre qui borde mon lot. J'ai les joues rouges et les doigts gelés. Ça ne me surprendrait pas si la première neige tombait durant la nuit. Je m'empresse de faire du feu dans la cheminée. Je fais toujours du feu quand la tristesse m'envahit. J'ai l'habitude de dire que je fais sécher mon âme trempée.
Ça fait quelques semaines que Léo est venu me rendre visite. Je n'ai pas changé d'idée. Il avait raison. Mon être a explosé, et je sais maintenant que je dois le reconstruire. Cependant au fil des jours, la tâche m'apparaît de plus en plus grande, infiniment complexe, et tous les prétextes sont bons pour ne pas me mettre à la tâche. Je me surprends même à implorer le ciel de mettre un ange sur ma route...
Et j'en reviens à la question des anges.
Les anges ne courent pas les rues. Ils n'apparaissent pas avec un claquement de doigts. J'ai compris au fil des ans qu'ils sont le fruit d'une série de petites actions qu'on accomplit, d'infimes gestes qu'on pose, de minuscules pas qu'on fait. Des actions, des gestes, et des pas, que je n'avais pas encore accompli à ce moment.
Des centaines de kilomètres séparaient alors la route de terre cahoteuse où je me trouvais de celle parsemée d'anges.
Et j'étais loin de les avoir parcourus.
Car, pour l'instant, je préférais la compagnie des démons qui m'habitaient.
Anne Sawyer... pour Johanne Seymour
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