L'immensité de la peur
"Je pense à tout ce que la peur va posséder et j'ai peur, c'est justement ce que la peur attend de moi. "
Alexandre O'Neill
Le soleil décline contre l'horizon rose pourpre. La maison est immense, et la campagne environnante vaste comme un océan. Je suis vidée. Des boites traînent partout, certaines vides, d'autres en attente de livrer leurs secrets. L'électricité n'est pas encore branchée, je n'ai ni eau, ni téléphone. J'ai faim, sans avoir faim. Je ne parviens plus à me rappeler pourquoi je me suis exilée, pourquoi j'ai voulu accentuer une solitude déjà presque intolérable...
Les deux derniers mois ont été une course folle contre la montre. Entre les dernières chroniques à rendre, les boites à faire, les achats pour la maison et les allers-retours pour en surveiller la construction, j'ai dû prendre huit kilos. Eh oui, le bonheur me fait engraisser, et le stress, et le malheur, et la peur... Un legs de ma mère. Avec elle, toutes les récompenses prenaient forme de nourriture. Et il n'était pas question d'en laisser dans l'assiette... "Pense aux petits chinois qui n'ont rien à manger" disait-elle. Non seulement j'étais forcé d'acheter des chinois à l'école mais, à la maison, il fallait aussi que je mange pour eux!
Le souvenir des cartes que nous vendaient les religieuses me fait sourire. Sur chacune d'elles, le visage d'un petit chinois, et un espace où inscrire un nom. Les miens ont tous été baptisés Chow. Chow numéro 1, Chow numéro 2, Chow numéro 3.... Garçons ou filles. C'était le seul prénom chinois que je croyais connaître, à cause du restaurant au coin de la rue appelé Chow Mein. Je les ai aimé mes Chow, comme on aime ses enfants. Je les gardais précieusement dans une boite à souliers, et chaque soir j'en faisais l'inventaire, distribuant becs et bonnes nuits à chacun d'eux, avant de refermer le couvercle de la boite sur leurs visages, comme on borde un enfant.
Je m'ennuie soudain de l'enfance. De la mienne. Celle d'une enfant avec son lot de joies et de peines, mais toujours à l'abri des coups et des abus. Logée, et nourrie, trois fois par jour et même davantage. Une enfance bénie, en dépit de ses séquelles. Je m'ennuie de mon enfance, tout simplement parce que ce n'est pas moi qui décidais. Mes parents faisaient les choix, et bons ou mauvais, ils en porteraient le mérite ou l'odieux. Pas moi. Tandis que maintenant... Ce choix de venir habiter la campagne m'appartient entièrement. Mes parents sont morts et je n'ai même plus d'amoureux sur qui blâmer la décision.
Je pense à maman. Je me dis qu'elle serait fière de voir comme je n'ai pas eu peur de quitter le confort de ma vie montréalaise pour m'exiler seule sur une terre.
- Oui? dis-je, essoufflée, soulevant le récepteur de l'appareil.
- Anne? Mais ça t'a pris du temps à répondre...
- J'étais sur le toit, maman.
J'habite un six et demi sur le Plateau Mont-Royal. Rien d'extraordinaire, mais c'est tout ce que Léo et moi on a pu se payer en se mariant. L'appartement a cependant un intérêt particulier les jours chauds d'été. Je peux monter sur le toit et me faire bronzer. J'y étais quand le téléphone a sonné.
- Oh, mon Dieu! Sur le toit? Mais tu...
Ma mère s'arrête net.
- Maman?
C'est le silence au bout du fil.
Je répète:
- Maman? Qu'est-ce qu'il y a?
- Rien, je... Sais-tu que je n'ouvre plus la porte à personne quand je suis seule à la maison?
- Mais maman, il y a un œil magique. Tu as juste à regarder qui est derrière avant d'ouvrir.
Elle met un moment avant de répondre.
- Je ne peux même plus m'approcher de la porte.
Je suis atterrée. J'ai toujours vu ma mère comme une guerrière.
Qui est cette femme?
- Maman...
- Anne..., m'interrompt-elle. Ne laisse jamais la peur entrer dans ta vie.
Les mots me manquent. Ma mère ne m'a jamais donné de leçons de vie. Elle n'a jamais été sentencieuse.
- Tu m'entends? insiste-t-elle.
- Oui, oui...
Puis elle rit, de ce rire que j'adore. Un rire cristallin d'enfant.
C'était la dernière fois. Elle est morte moins d'un mois plus tard. Cette femme de cinquante-huit ans avait vécu les dernières années de sa vie cloîtrée dans sa maison, parce que son enfance, sa vie d'épouse et la terrible maladie qui la dévorait depuis huit ans ne lui avaient appris que la peur.
Je prends une grande inspiration.
Le changement m'a toujours fait peur, mais il n'a jamais été une raison de ne pas accomplir ce que j'avais à accomplir, même si le passage du connu vers l'inconnu ne s'est jamais fait sans heurts. Mais c'est un détail que j'ai toujours choisi d'oublier.
Me voilà donc terrorisée, assise dans mon nouveau salon exposé aux quatre vents. Car je l'ai voulue lumineuse et venteuse, ma maison, et elle l'est. Immenses fenêtres et portes françaises en composent presqu'uniquement les murs et s'ouvrent sur un paysage à la fois sauvage et pastorale. Même à l'intérieur on a l'impression d'être à l'extérieur. De faire partie de cette nature.
Il faut être fait fort pour vivre dans la nature. Rien pour nous étourdir. Pas de distractions. Le silence... et l'obligation de s'entendre penser. Un cauchemar pour qui ne veut pas se questionner, pour qui a peur des réponses qu'il trouvera.
Je suis prise de vertige. La peur m'étreint. En cet instant, je préférerais la mort à la vie. Ne plus jamais avoir à prendre de décisions. Mais qu'est-ce qui m'a pris de déménager à la campagne?
Soudain, je tends l'oreille.
Il me semble avoir entendue autre chose que le bruit assourdissant du silence qui m'entoure. Je m'approche de l'entrée. Sur le seuil de la porte, qui n'est pas encore tout à fait installée, il y a un couple rondouillet, le visage tout en sourire, l'air bonhomme.
- Oui?
- Welcome to the neighborhood! dit la femme, vêtue d'une modeste robe à fleurs, me tendant un pot de lait frais et des œufs
Bienvenue dans le voisinage...
J'ai failli éclater en sanglots. Comme maman, cette femme m'offrait à manger pour me réconforter.
J'ai invité le couple à l'intérieur. Ils ne sont restés que quelques minutes, le temps de faire connaissance, puis ils sont repartis, bras dessus, bras dessous, sur le petit chemin sinueux, en direction de leur ferme au bout du rang.
Du haut de la colline, je les ai regardés s'éloigner, le cœur gonflé. Ils ne pouvaient pas savoir qu'ils m'avaient offert plus que du lait et des œufs. En m'accueillant ainsi parmi eux, ils venaient de me confirmer que j'étais au bon endroit, au bon moment. Ils venaient d'initier la transformation qui me ramènerait, peu à peu, à la vie, à mes premières amours...
L'écriture.
Ma voix.
Anne Sawyer... pour Johanne Seymour
* Pour recevoir le bulletin vous avisant de la parution du prochain chapitre de Chronique de la folle du logis, cliquer sur S’ABONNER