Johanne Seymour

 
Chronique de la folle du logis
Johanne Seymour
 
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Jésus de l'an deux mille

" Vers la mort, très chère, nous allons. Tous. En dansant ou en boitant, en riant ou en geignant, peu importe, puisque c'est là que nous allons."

Christian Bobin

En étais-je vraiment rendue là? À la porte de la cinquantaine, sans enfant, mari, ou parenté, et aussi stérile qu'une enfant pré pubère? 
Je mentirais si je disais que j'étais totalement seule. Bien sûr, il y avait mes chats, Millie et Merlin, des petites bêtes adorables, et plus fidèles que ne l'avait été ma dernière âme sœur.  Aussi, depuis quelque temps, un autre ami à poil s'était immiscé dans ma vie: un grand cowboy de la Côte ouest américaine. Un peintre rencontré sur Internet qui, outre des affects réconfortants, me rappelait que le sexe est, avec l'eau, la nourriture et le sommeil, un des quatre besoins fondamentaux de l'Homme. Mais le sexe quand on vit à cinq heures d'avion et trois heures de décalage...

- Tu y crois au bug de l'an deux milles? me demande Léopold, s'efforçant de ne pas verser une seule goutte de l'excellent Pinot noir qu'il nous sert à profusion depuis mon arrivée chez lui.
Je réfléchis à la question pour la nième fois.
- Je ne comprends pas pourquoi ceux qui ont conçu les programmes informatiques ne seraient pas capables de prédire la réaction de ceux-ci au tournant de l'an deux mille.  À ce que je sache, il est encore question d'algorithmes et non de machines qui pensent par elles-mêmes. C'est stupide de...
Je m'arrête dans mon envolée.
- Depuis quand tu t'intéresses à la technologie? Tu as encore une télé en noir et blanc dans le salon!
Léo hausse les épaules et se contente d'avaler une goulée de vin. J'observe soudain ses traits tirés, ses yeux fatigués...
- Qu'est-ce qu'il y a? Ça va Niko et toi?
Je lui pose la question, parce que contrairement à mon attente, je suis seule à dîner avec Léo.
- Ce n'est pas ce que tu crois, répond-il, sa surprise passée.  Niko avait une urgence au bureau. Elle est vraiment déçue de ne pas manger avec nous. Tu sais comme elle t'aime.
Je souris. Entre elle et moi, il y a une entente tacite. On aime le même homme.  Pas de la même façon, pas pour les mêmes raisons, mais on l'aime. Niko, qui n'est pas mariée à Léo comme je l'ai été, dit toujours en blague: "Tu es sa femme. Je suis la mère de ses enfants." 

- Ça ne t'inquiète pas, le nouveau millénaire? me confie enfin Léo.
- Ça m'inquiète comme chaque jour qui s'additionne à ma vie. Mais ma cour est déjà pleine de soucis, je n'ai pas besoin d'y ajouter la peur du nouveau millénaire.
Léopold soupire.
- Ça ne te ressemble pas de t'inquiéter pour des choses de cet ordre... dis-je avec douceur.
- Je sais. Mais l'approche de la cinquantaine, le tournant du siècle... Tant d'incertitudes et si peu de temps pour changer quoi que ce soit. Je m'inquiète pour moi, pour les enfants... On dirait que je passe mon temps à être inquiet.
- T'es un père poule... Ça n'a rien à voir avec l'an deux mille.
- Peut-être... mais n'empêche. Tu ne penses jamais à l'avenir? Au temps qu'il nous reste?
Un siècle allait mourir dans quelques semaines. Léo avait raison. L'heure était peut-être aux bilans après tout. 
- J'y réfléchis, dis-je en soupirant. Mais je préfère faire le bilan du passé et je laisse l'avenir au futur.  Puis, qu'est-ce que ça change de se torturer avec le nombre de nos années? On n'y peut rien.
- Et tes rêves?
- Je continue de rêver comme si j'avais l'éternité devant moi.
- Même si tu sais qu'il y a peu de chances que tu les réalises?
- Je préfère me tuer à essayer de réaliser mes rêves qu'attendre sagement la mort. Mais ça, c'est moi...
Bulshit!
En une milliseconde, le mot a surgi dans mon esprit.  Mais qu'est-ce que je raconte? Moi, je continue de rêver? Je vis perpétuellement dans un état de sommeil, mais je ne rêve plus.  Je somnole dans une relation à distance qui n'a pas d'avenir. Comme un zombi, j'enchaîne les projets sans intérêt pour garnir un compte en banque que je vide avec mes frais d'interurbains. Mais surtout je vis davantage dans la réalité virtuelle que dans la "vraie vie".  Je me suis réfugiée dans un monde parallèle. Celui des courriels, des amis virtuels, des avatars.  Un univers fascinant, où même la sexualité y trouve parfois son compte...

- Tu as encore le petit Jésus de cire de ta grand-mère?
- Quoi? dis-je, perdue dans mes réflexions.
- Je ne sais pas pourquoi la petite figurine de cire s'est imposée à mon esprit. Probablement à cause de ma culpabilité de ne pas avoir encore acheté le sapin de Noël...
Je ne l'entends déjà plus, trop plongée dans mes souvenirs. Comme j'ai chéri et aimé ce petit Jésus! Enfant, il représentait tout pour moi. Il était le symbole d'une religion que j'embrassais aveuglément, mais surtout un symbole de continuité. Grand-maman l'avait donné à papa et, un jour, ce serait à mon tour de l'héberger. La tradition...  J'aimais tout de cette poupée. Ses traits esquissés dans la cire jaune, la mini robe de soie écru, fabriquée par les doigts de fée de grand-maman, ses cheveux blonds aux boucles serrées sur la tête. Minuscule statuette avec le poids du monde sur ses épaules...
- Jésus trône quelque part dans une boite au sous-sol, dis-je enfin. Je n'ai pas fait de sapin depuis ma séparation.
Léo a les sourcils en accent circonflexe. Il ne peut le croire.
- Toi? Ne pas faire de sapin à Noël?
Il s'étouffe presque avec la gorgée de vin qu'il a en bouche.
- Je sais... Même pour moi c'est inimaginable.
Léopold ne peut s'en douter, mais il vient de me mettre le nez dans la vase dans laquelle je patauge depuis plusieurs mois. Aussi bien me l'avouer. Je suis perdue.  Le casse-tête de ma vie est en morceaux, et je ne parviens pas à le reconstruire. Avec une acuité douloureuse, je prends conscience du fait que, depuis toujours, je sème à tout vent des morceaux de moi sans avoir aucune idée du grand portrait. Qui est Anne Sawyer? Je n'en ai pas la moindre idée.

La boîte gît à mes pieds, éventrée. Sitôt revenue de ma soirée chez Léopold, je me suis précipitée au sous-sol en quête du petit Jésus de cire, obsédée par les images des Noël de mon enfance. Il me semblait qu'alors j'étais entière. Pas des millions de morceaux épars sans mode d'emploi pour les recoller.
Jésus repose au creux de ma main. Il est encore plus petit que dans mon souvenir. Minuscule poupée de cire qui sent la poussière et l'oubli.  Je le berce comme je le faisais enfant. Comme je le faisais de toutes mes poupées. Comme je ne le ferai jamais de mes enfants.
Je ne trouve plus de réconfort dans la religion qui a meublé mon enfance. Je n'ai pas d'épaule compatissante sur qui épancher mes pleurs. Je ne me reconnais même plus dans le métier que j'exerce.
Je suis à la croisée des chemins.
Je niche précieusement le Jésus de cire dans son petit berceau et  remet le tout dans la boîte élimée que je referme avec soin.
Il est temps que je quitte l'enfance.
Je ne sais pas de quoi aura l'air le Jésus de l'an deux mille, ou même si j'en aurai un, ce que je comprends, cependant, c'est que je dois partir à la recherche d'Anne Sawyer.
Et je ne mettrai fin au voyage que lorsque je l'aurai retrouvée.

Anne Sawyer... pour Johanne Seymour


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