Derrière des portes closes
"Écrire est une façon comme une autre de se libérer du passé."
Goethe
J'ai quitté Léopold, je n'avais pas trente ans. Par amour, je croyais alors. Mais qu'est-ce que je connaissais de l'amour?
Une auteure que j'affectionne parlait de livres de chevet dans une de ses chroniques littéraires. Elle parlait de ces oeuvres qu'on redécouvre, année après année, et qui prennent un sens différent au fil du temps. Il en va ainsi pour moi de l'amour. À chaque tournant de vie, il a pris un visage différent. L'amour besoin, l'amour leurre, l'amour passion, l'amour compagnon, l'amour sexe, l'amour pour nous sortir de l'enfance...
- On ne vieillira pas ensemble... On ne finira pas notre vie sur des chaises berçantes, côte à côte, sur la galerie... On ne verra jamais nos enfants grandir, a dit Léopold, sur le coup, comme on répète quelque chose pour être certain qu'on a bien compris.
J'ai mis près de dix ans à oublier ces mots. Ils m'ont brisé le cœur aussi sûrement que si Léo m'avait lui-même quittée.
Non. On ne fera rien de tout ça.
Je ne suis pas douée pour l'irrémédiable, pourtant j'ai passé ma vie à poser des gestes irréparables.
Je crains le mot "toujours", comme on craint la mort. Pourtant, année après année, relation après relation, j'ai fermé des portes. Pour toujours.
Pas besoin d'être Freud pour comprendre le mécanisme de défense derrière la fermeture d'une porte. Mais voilà... J'ai beau comprendre, ça ne change rien. Je reste barricadée derrière une multitude de portes closes.
- Pourtant je suis toujours dans ta vie, me dit Léo, mon vis-à-vis au restaurant. Tu m'as conservé, ajoute-t-il avec un sourire.
- C'est différent. Tu m'as tendu un piège, dis-je en souriant. Tu m'as fait la marraine de ton fils.
Léo me rend mon sourire, puis se penche par-dessus la table et me pince tendrement le lobe d'oreille.
C'est du Léo, tout craché. Tendre et attendrissant.
- Au fait, dis-je un sourire en coin, pourquoi déjà est-ce que je t'ai quitté?
Léo me laisse moisir un moment.
- Parce qu'on était jeunes et naïfs quand on s'est mariés. On avait besoin l'un de l'autre pour devenir des adultes. Et il fallait bien qu'on se sépare pour que je rencontre la mère de mes enfants, ajoute-t-il pour clore le sujet.
Pas que le sujet soit tabou. On en a déjà parlé en long et en large. Il ne reste tout simplement plus rien à dire.
- Vas-tu finir par me dire pourquoi tu voulais qu'on mange ensemble? demande Léo, qui a envie de couper court à mes tergiversations.
Je soupire.
- Je ne peux plus avoir d'enfant...
- Tu es malade? demande Léopold, soudain sérieux comme un Pape.
- Ça dépend si tu considères la transformation qui bouleverse toutes les femmes autour de la cinquantaine comme une maladie...
Je lis de la tristesse dans ses yeux. Plus que tout autre, Léo sait que j'aurais aimé avoir des enfants.
- Tu lui en veux?
Il fait référence à ma dernière relation. Un amour éternel qui n'a pas duré. L'épreuve du temps, l'épreuve de l'autre...
Je réfléchis longuement à sa question.
- Non... Même si nous avions eu un bébé, on aurait abouti au même résultat. La séparation... mais avec un enfant. Ce n'est pas d'une famille monoparentale dont je rêvais, mais d'une cellule familiale, constituée d'un père, d'une mère et d'un enfant, ou même deux. Les petits déjeuners bruyants, les voyages en auto au bord de la mer, l'excursion pour aller chercher le sapin de Noël, les fous rires...
Puis j'ajoute, avec un soupir nostalgique:
- J'espère qu'il a enfin sa part de bonheur.
- Je te trouve magnanime, dit Léo après un moment.
- Il a trouvé chaussure à son pied. Je ne peux pas lui en vouloir de ne pas avoir su rencontrer l'homme de ma vie.
Léo hausse les sourcils. Il me connaît plus combattive. Pour lui, ma clémence cache sûrement un os.
- Tu vas cracher le morceau?
- J'ai envie de bonheur, dis-je après un silence aussi éternel que mes amours. On dirait que je ne trouve pas le mode d'emploi pour m'en fabriquer...
Léo me tend la main pour que j'y niche la mienne. Du coup, je me retrouve au confessionnal...
- Tu es la seule personne dans mon entourage à avoir vu le couple que formaient mon père et ma mère, dis-je avec une petite voix d'agneau sacrificiel. Est-ce que tu crois que c'est de leur faute?
Léo ne comprend pas le sens de ma question.
- Crois-tu que c'est à cause d'eux, si je vis seule? Crois-tu qu'ils n'ont pas su m'inculquer le sens du bonheur? Ou y a-t-il quelque chose qui cloche avec moi...
Léopold me regarde avec cet air qu'il a, lorsque mes émotions le dépassent.
- Tu trouves que je dramatise, dis-je.
Léo hésite. Il ne veut pas paraître insensible.
- Je croyais que tu aimais ta vie, finit-il par répliquer.
Il n'a pas tort. J'aime ma vie. Mais je ne peux m'empêcher de rêver à quoi elle ressemblerait si j'avais une famille... ou simplement une épaule compatissante sur laquelle dormir.
- Laisse... tu as raison. J'ai une belle vie... Un beau métier, de bons amis, un bel appart'...
- Mais?
Mais, voilà! ai-je envie de crier. Papa n'en a plus pour longtemps et je vais me retrouver orpheline. Toute seule comme un chien. Sans famille...
Mais, je ne le fais pas.
Parce que Léo sait déjà tout ça. Et que rien au monde ne pourra y changer quoi que ce soit. Ma solitude d'enfant unique, apprivoisée depuis l'enfance, va tout simplement s'intensifier. Je n'en mourrai pas. Je serai juste un peu plus seule, un peu plus sauvage...
Un peu plus retranchée... Loin derrière des portes closes.
Anne Sawyer... pour Johanne Seymour
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