Johanne Seymour

 
Chronique de la folle du logis
Johanne Seymour
 
  Chronique 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
Partager/Marquer
 
 

Des larmes de crocodiles

"Notre vie est un livre qui s'écrit tout seul. Nous sommes des personnages qui ne comprennent pas toujours bien ce que veut l'auteur. "

Julien Green

J'ai pleuré l'équivalent d'une rivière, d'un lac et d'une mer réunis ensemble. J'ai pleuré des heures durant, et pas une seule fois Léo n'a essayé de me calmer. J'avais assisté aux huit ans du cancer de ma mère sans broncher. Je l'avais accompagnée dans son délire final sans sourciller, reconduite à sa dernière demeure sans verser une larme, et fait le tri de ses effets personnels sans m'accorder une seule démonstration d'émotion.  Il fallait que ça sorte, j'étais sur le point de me noyer dans mon chagrin.

- Je ne comprends pas comment tu fais pour pleurer d'aussi grosses larmes, me dit Léo, une ultime gouttelette roulant sur ma joue. 
- Maman les appelait des larmes de crocodiles..., dis-je avec un maigre sourire.
Léopold m'interroge du regard.
- Je n'ai jamais compris pourquoi, mais cela avait l'effet de me faire sourire.
- Ta mère était fine psychologue. 
Ma mère, psychologue... Avec sa sensibilité, son intelligence et son habileté à décoder les gens, elle aurait sûrement pu, mais je sais qu'elle ne s'en serait jamais crue capable. Travailleuse à la chaîne, vendeuse dans une mercerie juive, téléphoniste chez Eaton... Là s'étaient arrêtés ses rêves.
- Est-ce que tu crois qu'on porte en nous les rêves inassouvis de nos parents? dis-je en poussant gentiment Léopold contre l'appui-bras du sofa pour mieux m'allonger, le dos calé contre son torse.
Léo prend le temps de savourer mon corps contre le sien avant de réagir. Il est comme ça Léo. Un peu chat et un peu homme.
- Qui sait? finit-il par dire.
Léopold a compris que je veux savoir pourquoi je suis chaque jour habitée de tristesse, pourquoi je ne peux m'arrêter de pleurer lorsque j'entends Yves Montand qui chante Les feuilles mortes, pourquoi, lorsque j'ouvre les vannes, je pleure jusqu'à mes vies antérieures...
- J'en ai assez de pleurer des déluges, dis-je. J'aimerais que la source se tarisse.
Léo se contente de me bercer, le nez enfoui dans ma chevelure.
Il est prouvé que certaines maladies se transmettent génétiquement... Mais en est-il de même des émotions de nos géniteurs? Se pourrait-il que j'aie hérité du cœur meurtri de ma mère? Ou encore des rêves brisés de mon père? Porterait-on en nous, à la naissance, toutes les frustrations, les peines et les angoisses de nos ancêtres? Un genre de karma générationnel...
D'un autre côté, je pourrais aussi me leurrer...  Ma tristesse pourrait m'appartenir en propre.
Cette réflexion me trouble. Je me sens soudain traître dans les bras de Léo, et je veux me relever.
- Il aura les yeux noirs..., commence Léo, tentant de faire diversion en jouant à "Notre enfant aura l'air de...".
Je sais qu'il sait. Léo a toujours deviné mes pensées avant même que je les exprime. Il me complète, comme deux moitiés de pommes s'emboîtent.
- Il aura ta bonté, dis-je me prêtant au jeu.
- Il aura nos cheveux noirs...
- Mais moins raides!
Je continue:
- Il aura tes yeux noisette...
- Ton sourire dévastateur...
- Et il sera plus grand que nous!
- Plus intelligent surtout!
Je ris, même si je n'en ai pas envie, parce que je sais que c'est ce que Léo désire. Je veux lui plaire.
Je ne sais pas si c'est ma mémoire défaillante, ou un désir inavoué d'embellir le passé, mais je ne me rappelle pas d'une seule occasion où je n'ai pas eu envie de plaire à Léopold. Même aujourd'hui. Ça doit compter dans la définition des mots: "Je t'aime".  Le désir de rendre l'autre heureux...
Je ne saurai jamais si c'est ce désir de plaire à l'autre, qui avait uni le grand William et la belle Rose Anne quelque trente-cinq ans plus tôt. À part cette vieille lettre d'amour que mon père a écrit à ma mère, et que j'ai trouvée, cachée sous une pile de photos dans une boite, je n'ai jamais vu mes parents se manifester de l'amour. Ni tendresse, ni désir. Comme s'ils vivaient dans deux mondes parallèles... Celui des cœurs brisés et celui des rêves inassouvis. Pourtant, quelque part entre ces deux mondes, je suis née. Je me dis qu'il a bien dû y avoir, à l'origine de ce moi, quelques gestes de tendresse, quelques mouvements d'affection, quelques "je t'aime"...  Mais je suis comme tous les autres enfants. La dernière chose que je veux imaginer, c'est mon père et ma mère en train de me concevoir.
- Tu crois que si on avait un enfant, il hériterait de ma tristesse? dis-je tout à coup, incapable de lâcher le sujet, et tout ce qu'il sous-tend.
- Bon ... Un autre qui va pleurer des larmes de crocodiles.
- Sois sérieux...
Léopold n'a pas envie d'être sérieux. Il ne veut pas parler des feuilles mortes qui se ramassent à la pelle, du déluge de mes pleurs, de la raison pour laquelle, malgré tout l'amour qu'il me porte, notre couple est à la dérive...
Je n'insiste pas.  Même si je sais qu'il faudra bien un jour qu'on en parle. Car ce n'est plus un éléphant qu'on a dans notre salon, mais toute une horde.
Je choisis cependant de remettre la conversation à plus tard et décide d'alléger l'atmosphère en mettant un disque de Boby Lapointe. Un chansonnier français dont Léo raffole.
- J'ai une surprise pour toi...
Et je dépose l'aiguille au hasard sur le vinyle.        

Tic, tac, tic ,tac... Ta Katie t'a quitté...
Ta Katie t'a quitté...

Ouais... J’aurais pu trouver mieux.

Anne Sawyer... pour Johanne Seymour


* Pour recevoir le bulletin vous avisant de la parution du prochain chapitre de Chronique de la folle du logis, cliquer sur
S’ABONNER


Bientôt
En librairie!


Eaux fortes

...


Suivre Johanne Seymour sur
Twitter


 
 















Sur les traces de Kate McDougall

 

 

... © Productions Seymour inc. 2010 - Tous droits réservés - crédits

Chronique de la folle du logis - Johanne Seymour