Johanne Seymour

 
Chronique de la folle du logis
Johanne Seymour
 
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La tessiture de la solitude

" Notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude "

Guy de Maupassant

Il est si facile de me cacher derrière un sourire que je n'arrive plus à montrer le visage de mon angoisse. Je marche, travestie, et personne ne remarque rien. Mon parfait bonheur couve une déferlante de tristesse.

- Madame «l'auteure», c'est ça?
Je souris. Quoi faire d'autre? Son mépris est évident derrière son masque de civilité. Il me regarde comme une nuisance, un parasite à écraser du talon. Je ne suis pas une femme d'affaires, ni une avocate, ni un médecin. Je suis auteure.  Je joue avec les mots, comme un enfant avec ses Schtroumpfs. Pour lui, je ne suis jamais sortie de l'enfance.
- Ça doit être agréable de ne rien faire de ses journées?
Je tourne les talons et le planque au milieu d'un salon rempli d'hommes et de femmes aux visages convenus, interchangeables, logés à la même adresse, celle du paraître.
Le drame est que je crois presque à cette version de moi. Comment pourrait-il en être autrement? Je pratique un métier, où en vivre est un luxe. Je reste assis tous les jours devant un ordinateur, sans patron, sans collègues de travail, sans obligations autres que celles que je m'impose... Et si au moins j'arrivais à quelque chose. Déjà un an que je fais l'auteure dans ma campagne, ma page blanche n'est salie que par mes apéros trop arrosés. À vrai dire, j'ai plus de chances de devenir une alcoolique qu'une romancière à succès.

- Mais comment tu fais?
L'homme assis de l'autre côté de la table hésite entre une moue de dégout ou de pitié. Je viens de lui confier que je suis seule au monde. Plus de parents, pas de frère, pas de sœur, pas d'enfant et bien évidemment pas de chum.
- Ne t'en fais pas. J'ai de bons amis.
Je ne sais pas pourquoi je veux le rassurer. Ça doit être mon instinct maternel inassouvi.
J'attends qu'il enchaîne.
Il est le numéro cinq d'une longue file d'hommes qui passeront à ma table jauger s'ils vont trouver en moi:
a) la femme de leur vie
b) une bonne baise
c) une amie (parce que franchement c'est tout ce qu'ils peuvent espérer trouver avec leur tronche de «Desperate men»)
Et tout ça en moins de cinq minutes. Bienvenus dans l'enfer du «speed dating»!
- Vraiment, tu es seule au monde?
Je reste de glace, mais je veux crier: «Calvaire! J'ai pas la lèpre!». Je choisis de répondre:
- J'ai plus d'utérus non plus.
Il doit rester une minute au cadran, mais il est déjà debout, prêt à passer à l'autre table, où une jolie rousse, sans courbes, au moins dix années plus jeune, et surtout entourée d'une famille digne des années cinquante, l'attend.
Je pense: «Et encore... Il ne sait pas que je suis seule devant mon ordinateur. Tous les jours. Huit heures par jour. Trois cent soixante-cinq jours par année.»
La solitude... C'est de cela, dont il a peur. Il n'est pas le seul. Ils auront tous peur de ma solitude... les vingt-deux autres hommes qui lui succéderont.
La solitude, ça se tolère, seulement si elle n'est pas exponentielle. Alors elle devient une maladie. Comme pour la pauvreté... Ironique. Au plus profond du besoin, tout ce qui est offert aux solitaires et aux pauvres est encore plus de solitude et de pauvreté. Encore et encore.
La solitude, ma «maladie», elle ne me fait pas peur comme à tous ces croyants de la sainte famille.  Elle est même bénéfique parfois. Comme lorsque je parviens à m'enfuir d'une assemblée de gens aussi loin de leur cœur, qu'ils sont près de leur égo.
Ma solitude a une amplitude. Comme les angles aigu et mou du plaisir; ces moments de plaisir, ceux plus aigus, juste avant d'atteindre l'orgasme, où l'on croit que l'on va mourir, et ces autres moments, où nous sommes mous de plaisir, comme les jours dolents d'été, où l'on macère au soleil, heureux de simplement vivre.
Ma solitude a une tessiture. Grave comme le ut d'un violoncelle, elle me laboure le ventre. Aigue comme les pleurs d'un violon, elle me broie le cœur.      
Ma solitude est mon bâton de vieillesse. La seule amie qui, je sais, m'accompagnera jusqu'à la mort. 
Ma solitude est née dans le ventre de ma mère.
Ma solitude n'aura de fin que ma fin.
- Mais tu as des amis, au moins?
C'est le plus perspicace du groupe. Il veut me guérir ou mieux me prouver que je me suis pas seule au monde.
- Bien sûr... En fait, je suis entourée de gens formidables, que j'aime, et qui m'aime.
- Bon... Tu vois? Personne n'est seul.
Je souris. Je ne lui en veux pas. Comment peut-il comprendre?

Anne Sawyer... pour Johanne Seymour


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