Johanne Seymour

 
Chronique de la folle du logis
Johanne Seymour
 
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En compagnie des démons

"Je crois à la volupté de la chair et à l'irrémédiable solitude de l'âme"

Hjalmar Söderberg

J'ouvre ma dernière bouteille. Un Meursault que je gardais pour une grande occasion. Au point où j'en suis, je m'en fous. J'ai besoin de ce verre, comme de l'air qu'on respire.  Et puis, de toute façon, je n'y crois plus aux grandes occasions.
L'hiver a fini par arriver, Noël est passé et février se pointe, cruel.  Chaque jour ressemblera aux précédents, aux cent cinquante jours des cinq derniers mois.  Une recherche effrénée d'amour, de sexe, d'affection. Un vide abyssal.

- On pourrait la partager, me dit l'homme à mes côtés en me montrant la bouteille probablement la moins chère de la SAQ.
J'ai accepté une invitation à souper de cet inconnu croisé sur un site de rencontre, et me voilà, à plus de quarante ans, prostrée devant un étalage à considérer le vin que nous buvions au litre quand j'étais à l'université.  C'est surréel.
- C'est comme tu veux...
Je ne veux plus être là. Je veux être chez moi à me saouler, seule, dans le confort de ma maison, loin de l'image qu'il me renvoie de moi-même.
Nous aboutissons dans un restaurant Afghan où, il en va de soi, l'on apporte son vin. L'endroit est sympa, la compagnie pitoyable.  Il ne cesse de regarder les filles qui passent, faire des commentaires sur leur physique.  Sa chemise est tachée et sa bedaine crie entre les boutons. Je veux mourir.
Sur sa photo, il pesait au moins vingt-cinq kilos de moins et il avait des cheveux.  Sur sa fiche, il disait avoir une compagnie de communication. Dans nos échanges, il avait même laissé tombé quelques noms, des connaissances communes.
J'aurais dû me méfier.
Je réussis à me retrancher dans ma tête, à l'abri de son insignifiance, sa lâcheté, son désespoir. Je ne veux pas savoir pourquoi il est devenu ce qu'il est devenu.  Il m'a piégé, et je voudrais le mordre. Et il y a cet autre chose... Je m'en veux de mon insatiable désir de chaleur humaine et de luxure. De cette pulsion de vie, ou de mort, qui m'anime et que je ne parviens à satisfaire que dans la douleur et la transgression.
Je trouve une excuse pour quitter le restaurant et nous marchons sur la rue. Chaque son qui sort de sa bouche me demande un effort phénoménal pour ne pas le gifler. Je ne veux que me rendre à ma voiture sans incident, et fuir à la campagne.
Finalement, je la vois.  Je souffle enfin.
- C'est ma voiture, dis-je avec un sourire trop grand pour la valeur du constat.
Il semble surpris.
- Merci, dis-je, faute de lui cracher tout le ressentiment qui m'anime.
Il a un rictus d'amertume.
- Je présume que ça veut dire qu'on ne couchera pas ensemble?
J'ai vomi dans la voiture sur le chemin du retour. 

Je sirote le Meursault en revisitant le tableau de mes humiliations.  Je peux le faire, parce que je ne ressens rien. Uniquement l'engourdissement bienfaisant du vin.  Comme celui du sexe...
Je n'avais pas cinq ans quand j'ai joui pour la première fois, sous les mains baladeuses de mes cousines.  Plus tard, mes cousins se sont mis de la partie.  J'étais la plus jeune du groupe.  Ça devait les amuser.
Je savais inconsciemment que c'était défendu, mais j'avais aimé ça. Beaucoup. C'était chaud, c'était bon, et réconfortant.  Mais ça n'en demeurait pas moins une transgression. Une transgression qui allait me hanter.
Mes cousins cousines étaient à peine plus âgés que moi. Je présume que ça faisait partie de l'innocente découverte de leur sexualité.  Le problème est qu'ils l'ont fait aux dépens de la mienne.
Je ris.
Difficile de conjuguer amour, sexe et transgression. Il y a une incompatibilité naturelle entre ces mots. Comme roche, ciseaux, papier... L'un finit toujours par détruire l'autre.
Difficile de quitter ce triumvirat infernal, ces démons exigeant que sont le besoin fou d'amour, la soif de sexe et la satisfaction cruelle de la transgression.
Insurmontable quand on est né dans une famille où les gestes d'affection étaient inexistants, le sexe une chose dont on ne parle pas, et les garçons de vilains démons qui ne voudraient jamais qu'une chose de moi... m'enlever à mon père.

- T'as vu le bonhomme?
J'ai treize ans, c'est l'hiver et je suis à la patinoire. Chaque vendredi soir, le même groupe s'y retrouve pour patiner. On joue toujours au même jeu. Les filles forment une ligne d'un côté de la patinoire et les gars en forment une autre au centre. Le but des filles? Tenter de percer la ligne de défense des garçons pour se rendre de l'autre côté de la patinoire. Le but des garçons? Tenter de voler des baisers aux filles.
- C'est qui le vieux de l'autre côté de la clôture? demande Guy, un gars qui en pince pour moi. Ça fait trois fois qu'il passe.
Je regarde dans la direction où il pointe. C'est mon père.
- Je ne sais pas... Laisse faire, dis-je.
Guy hausse les épaules et oublie la chose aussitôt, pressé de me poursuivre sur la patinoire, espérant toujours ce baiser qui lui échappe. Il ne l'aura jamais. Je vais trouver une excuse pour partir, un devoir que je n'ai pas terminé. Comme pour tous ces autres garçons, toutes ces autres fois... Jusqu'à ce que j'apprenne à mentir à mon père sur mes activités, et que je retrouve les plaisirs sournois de la transgression de mon enfance.

La bouteille de Meursault est vide.  Mon âme est vide.  Mon coeur saigne, et un désir inassouvissable m'étreint.  Mais je ris. Car tout ce qui me vient à l'esprit ce sont ces mots...

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté."

Ouais, bien...
Fuck you, Beaudelaire!

Anne Sawyer... pour Johanne Seymour


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