D'origines et d'amour
"Le destinataire d'une lettre a toujours un énorme avantage sur l'expéditeur. Il peut la lire et la détruire en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. "
Groucho Marx
Un prénom, c'est important. Il suffit de compter le nombre de livres sur le sujet pour concevoir, le temps venu de nommer un enfant, qu'on ne doit pas prendre le sujet à la légère. J'aurais aimé que quelqu'un tienne ce discours à mon père.
Alors que je devais être baptisée Rose Anne, ce dernier, à l'insu de ma mère, la Rose Anne originelle, en a décidé autrement.
Un concours de circonstances.
Ma mère, à moitié morte de la main des forceps hémorragiques qui m'avaient révélée au monde, n'a pu assister au Baptême; le spectre d'une éternité passée dans les Limbes, si je mourais avant d'avoir été baptisée, en ayant empêché son report. C'est ainsi que mon père, laissé à lui-même, a pu donner libre court à sa conception des responsabilités paternelles, à savoir qu'il était le seul à connaître ce qui était bon pour moi.
Mon prénom est donc tributaire de la religion catholique, d'un père dominateur et d'une mère qui a failli perdre la vie en me la donnant. Alors que je désirais demeurer confortablement lovée dans la matrice chaude et humide de maman, je suis sortie en fracassant tout, même ses frêles espoirs de me transmettre, faute d'autres choses, son prénom.
Je m'appelle donc tout bêtement Anne. Je dis bêtement, parce que de Rose Anne, on a amputé la rose, mais j'ai malencontreusement conservé les épines...
- Ils sont à toi? demande Léopold, mon mari, étonné de découvrir des chaussures d’enfant cachées sous la pile de photos dans la boîte.
Soudain, le sol se dérobe sous mes pieds. Il s'agit de mes chaussures deux tons. Les premiers d’une longue série de souliers que ma mère m'achètera à chaque début d’année scolaire. Je m'approche du carton comme on s’approche d’une bête enragée. À reculons.
Je sais. C’est idiot. Ce n’était qu’une boîte qui contenait des photos, - et sournoisement des souliers -, mais avez-vous déjà remarqué comme notre corps possède parfois sa propre volonté?
Après avoir perdu un long combat intérieur, je les sors de leur retraite.
- Je ne savais pas qu’elle les avait conservés, dis-je, encore sous le choc de me retrouver avec ces minuscules artefacts de mon enfance entre les mains.
Pour parer au pire, Léo se précipite pour faire jouer Here comes the sun sur la platine de la chaîne stéréo. Une chanson des Beatles, mon groupe préféré. D’ordinaire, Léo ne les aurait pas choisis. Il préfère de beaucoup les chansonniers de son héritage francophone, mais il connait la fracture de mon identité, et surtout la vastitude de mes pleurs lorsqu’ils sont déclenchés.
Il ne voit pas que les épines, lui!
Les notes s'égrènent, mais je suis toujours là, figée au milieu du salon, tétanisée par les chaussures, malgré les Beatles, malgré la tendresse infinie que je peux lire dans les yeux de Léo.
- Je les haïssais..., ai-je finalement le courage d'avouer. J’avais fait une scène à n’en plus finir dans le magasin.
Puis, m'en ressouvenant tout à coup, j'ajoute avec un filet de voix:
- Ma mère avait eu honte. Elle croyait que mon comportement reflétait ses qualités de mère.
Léo, mon petit Léopolo, m’entoure de ses bras.
- Tu veux vraiment qu’on vide ces boîtes?
Je ne veux pas, bien sûr, mais je n’ai pas le choix, il faut que j'en fasse l’inventaire; mon père ayant eu la bonne idée d’abandonner tous nos souvenirs de famille entre mes mains. Du moins, c’est ainsi que je veux interpréter son geste. L’alternative étant trop cruelle...
Celle de reléguer ma mère aux oubliettes.
D’effacer toute trace de son passage dans notre vie.
Dans sa vie.
Je murmure:
- Tu m’aimes comment?
- Gros comme l’univers, répond Léo, connaissant la bonne réponse.
Je ne suis pas rassurée. Après tout, l’univers est-il vraiment aussi vaste qu’on le croit?
- Je t’aime gros comme la plus grosse chose que l’on puisse imaginer, ajoute aussitôt Léo à qui rien n'échappe, même le plus petit de mes sourcillements.
Léopold vous l’aurez deviné, c’est le héros. Celui à qui, trop aveuglée par ma propre imperfection, je ne trouverai jamais de défaut. Même plus tard, lorsque tout sera terminé.
Je suis toujours lovée dans ses bras, hésitante à poursuivre ma quête de réconfort amoureux. Après tout, je dois me rendre à l'évidence. Je ne pourrais pas trouver de meilleure réponse.
- Moi aussi, dis-je finalement, me libérant de son étreinte.
Puis je dépose les chaussures sur le parquet à côté du Bean bag, ce sac rempli de billes de polystyrène qui avait l’audace de passer pour un fauteuil dans les années ’70, et je conclus:
- Je ne les aime toujours pas.
Il semble que la question de l'amour m'ait toujours éludé. Pourtant, j’ai longtemps cru que j’étais douée pour la chose. Toutefois, après un total de vingt ans de vie commune, deux relations signifiantes, une passion consommée et des parties de jambes en l’air qui ont eues le mérite d’être hygiéniques quand elles n’étaient pas enlevantes, je dois admettre que je faisais erreur.
Je l'accepte aujourd’hui. Maintenant que la plus grande partie de ma vie est derrière moi, étalée comme une vieille carte routière qu’on laisse traîner sur le siège passager d’une voiture. Vraiment, pour survivre à la vie, il ne faut pas être orgueilleux. Entre les « je t’aime » vides de sens et les promesses d’amour éternel qui ne dure qu’une saison, il faut être fait fort. Qu’on les prodigue soi-même ou qu’on nous les manifeste.
L’amour, tout compte fait, est une énigme.
- Moi, je les aime bien ces souliers, dit Léo sans penser aux conséquences dramatiques de son aveu.
Je veux lui répliquer que c'est facile pour lui, qu’il a toujours su ce qu’il voulait, qu’il ne passera pas sa vie à essayer de plaire à tout le monde et à son père, que ces souliers sont mon dernier retranchement, mais je ne dis rien. Je boude. Et pendant ce temps, Léopolo se fait tout petit, attendant que ça passe, tapi dans le silence qui l’entoure comme un animal pris au piège.
Pauvre Léo! Il méritait mieux. Beaucoup mieux. Mais ne dit-on pas que ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort?
Je sais. J'ai un penchant pour le sarcasme. Je suis un cordonnier mal chaussé. Mes personnages s'épanchent abondamment dans mes romans, - je donne dans la littérature policière -, mais personnellement, je garde une certaine distance dans la vie. Sauf dans les rares occasions où j'ouvre les vannes et là, comme ceux qui me connaissent le savent, il faut se méfier.
- Oh, mon Dieu...
- Qu'est-ce qu'il y a? demande Léo, alarmé par l’enveloppe racornie qui tremble entre mes mains.
Le papier a jauni, et l’écriture est hésitante, mais je la reconnais. C’est celle de mon père.
- Une lettre..., dis-je, laconique.
J'hésite entre pleurer, rire ou hurler. La lettre est adressée à ma mère...
Rose Anne Lavigne, rue d'Iberville, Rosemont.
Mon père a-t-il voulu me léguer ce souvenir que ma mère, de toute évidence, gardait précieusement depuis 1945? Ou a-t-il mis cette lettre négligemment dans la boîte, au même titre que les souliers, comme un objet sans signification, éradiquant ainsi toute trace de son amour pour ma mère?
Comme le héros divin de mon enfance, je tombe pour la première fois.
L'amour n'est pas éternel.
Il peut avoir une fin.
Il a une fin.
Je déchire la lettre.
Que je m'empresse aussitôt de recoller.
Anne Sawyer... pour Johanne Seymour
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